Semer sans se planter!!

Par Patrice Vincent, agr

Les prairies de certaines régions ont terriblement souffert en 2009. Il y a eu une sévère mortalité hivernale, des conditions de semis difficiles dans l'eau et le froid et, en plus, un excès d'eau et un manque de soleil pendant la période de germination. Étions-nous prêts à faire face à cet imprévu? Avions-nous un plan B? Qu'avons-nous appris de cette expérience? Sommes-nous prêts cette année?

Un sol riche et sain

C'est en lisant un article du Dr. Marvin Hall, spécialiste en production fourragère pour l'Université Penn State, que j'ai réalisé que je n'étais peut-être pas aussi prêt que je le pensais. Et pourtant, je pensais avoir tout prévu.

Je prévoyais implanter mes prairies de luzerne dans les champs 2 et 14 selon la rotation de cultures prévue. Est-ce que ces champs sont prêts à recevoir des prairies? Selon les analyses de sols, le pH est à 6,6 et j'aurais besoin de fertiliser convenablement le champ 2 pour les besoins de la luzerne. Actuellement, je ne me rappelle plus si ces champs sont propres de mauvaises herbes ou non et le champ 2 est toujours mou à part le coteau. Selon Dr. Hall, je suis 6 mois en retard dans ma préparation. Avant même de sortir le semoir, j'ai augmenté les risques d'échouer mon implantation. L'application de la chaux, des fertilisants (fumier ou engrais) et le contrôle des mauvaises herbes auraient dû être fait l'automne passé.

Semis

Je voulais utiliser les sacs de semence de l'an passé avant de recommander de nouveaux sacs. Encore là, j'ai compromis mes chances de réussite parce que j'ai mal entreposé mes sacs. Dr. Hall nous explique que si j'additionne la température (en °F) à l'humidité ambiante, le total ne doit jamais excéder 100. Dans ces conditions, les enzymes présentes dans les graines sont très actives et elles vont consommer les glucides nécessaires pour la germination. Le tableau ci-contre de Dr. Hall nous montre combien de graines on met dans le sol selon différents taux de semis.

Le nombre de graines au pied carré à 4 différents taux de semis

Graines/livre 1 lb/acre 2 lbs/acre 5 lbs/acre 10 lbs/acre
Luzerne 220 000 5 10 25 50
Brome 136 000 3 6 15 30
Trèfle rouge 290 000 6 14 35 70
Fétuque élevée 250 000 2 12 30 60
Dactyle 470 000 11 22 55 110
Ray-grass 280 000 6 12 30 60
Mil 1 260 000 29 58 145 290

(Hall, 2010)

Les recherches de Dr. Mike Rankin, de l'Université du Wisconsin, et Dr. Hall montrent que peu importe le taux de semis qu'on utilise, nous allons retrouver le même nombre de tiges ou de plants à la fin de l'année de l'implantation. Les taux de semis plus élevés ont tendance à augmenter le rendement de l'année d'implantation, mais ce n'est pas garanti. Un sol riche est un facteur beaucoup plus d'importance que le taux de semis parce que ce sol est capable de supporter une bien plus grande population de plantes qu'un sol pauvre.

L'erreur la plus fréquente

Peu importe à qui on parle, l'erreur la plus fréquente qu'on fait est de semer beaucoup trop profondément. Les graines fourragères sont très petites et les réserves de glucides le sont aussi. Il faut que le plant émerge le plus rapidement possible pour qu'il puisse avoir accès au soleil. Il pourra ainsi commencer à produire des glucides avant d'avoir épuisé toutes les réserves. La recommandation générale est de semer à ¼ de pouce de la surface. À cette profondeur, toutes les graines qui vont germer vont émerger. C'est à partir de ½ pouce de profondeur que les problèmes d'émergence commencent de façon significative. Si les graines sont à 1 pouce de la surface du sol, moins de la moitié des pousses seront capables de se pointer à la surface. Dr. Hall nous donne deux trucs. Lorsqu'il marche dans un champ prêt à semer, le talon ne doit pas s'enfoncer de plus de ½ pouce. Lorsque ça se produit, ça indique un sol trop travaillé et trop en profondeur. C'est pourquoi on entend souvent dire de rouler le champ avec de semer les prairies. Ensuite, il veut voir environ 10% des graines semées à la surface. Ces "pertes" sont beaucoup moins importantes que celles occasionnées par un semis trop profond. Encore là, un sol riche permet un bien meilleur contact entre les particules de sol et les graines par sa texture.

La 2e erreur la plus fréquente

Pour permettre à une graine fourragère de germer, cette graine doit premièrement absorber 100% de son poids en eau. Ce transfert d'eau se fait principalement des particules du sol vers la graine. Plus la surface de contact est grande entre les deux, plus efficace et rapide sera ce transfert d'eau. Ce contact entre la graine et les particules de sol est la 2e erreur la plus fréquente que Dr. Hall voit lors de ses visites dans les champs. Ça veut dire que je dois préparer mon sol différemment pour les graines fourragères que pour du maïs, du soya ou autres céréales. Ma préparation doit être plus uniforme et peu profonde. Il faut essayer d'éliminer les mottes le plus possible.

Le meilleur moment pour semer

Au printemps, certains producteurs vont semer sur la gelée pendant la nuit. Cette technique peut s'avérer efficace pour les espèces qui peuvent germer à de basses températures. La luzerne n'aime pas ce genre de condition, mais le trèfle se débrouille très bien, par exemple. L'action du dégel va permettre de couvrir les graines pour permettre un bon contact entre le sol et la graine. Pour les espèces qui ne tolèrent pas le gel, il faut semer suffisamment tôt pour donner une chance aux plantes de s'établir avant que les mauvaises herbes s'implantent. Si on sème trop tard, augmenter le taux de semis ne permettra pas aux plantes fourragères de bien s'implanter. Il serait préférable d'éliminer les mauvaises herbes et tenter de semer dans un champ propre. On peut aussi semer vers la fin de l'été. Le sol est généralement plus sec, ce qui implique moins de risque de compaction et de compétition avec les mauvaises herbes. La luzerne doit être semée au début août ou au moins 8 semaines avant la première gelée mortelle. On peut retarder de quelques semaines pour implanter les graminées parce que les feuilles des premières pousses vont ombrager les pousses tardives et ainsi empêcher leur développement.

Mon plan d'action

Pour les champs 2 et 14, il est trop tard pour mettre la chaux, l'engrais et le contrôle des mauvaises herbes. Je vais commander de la nouvelle semence pour mettre toutes les chances sur mon côté. Mon travail de sol sera fait juste en surface pour bien uniformiser les structures du sol et ainsi permettre la meilleure surface de contact possible entre les particules de sol et les graines. Je vais semer dès que la terre ne gèle plus pour permettre à la luzerne de partir assez rapidement pour pouvoir lutter contre les mauvaises herbes.

Les prochains champs où seront implantées les prairies en 2011 seront mieux suivis. Je vais m'assurer de prendre mes échantillons de sol pour savoir s'il faut apporter des ajustements. Ces champs seront en maïs ensilage en 2010. Immédiatement après la récolte, je vais m'assurer que les mauvaises herbes sont bien contrôlées. Ensuite, je vais appliquer la chaux et les fertilisants, au besoin. Finalement, je tenterai d'améliorer les techniques de travail de sol et de semis que j'aurai mis en pratique au printemps 2010.

17.03.2010